VENDREDI 30 JUILLET 2010
La culture à Montréal : La politique du dortoir
  • 13h10

La culture à Montréal : La politique du dortoir

Simon Jodoin

29 juillet 2010

Rien d’audacieux  n’existe sans la désobéissance à des règles. – Jean Cocteau

En avril dernier, Ghislain Poirier, producteur et DJ bien connu signait une lettre ouverte adressée au maire de Montréal à propos du bruit, ou plus précisément du niveau de décibels accepté par la réglementation municipale lors de performances musicales. Plus récemment, en juin, ce sont les amuseurs publics sans permis, tresseurs de cheveux, clowns, maquilleurs et autres sculpteurs de ballons qui se faisaient chasser du Vieux-Montréal et du centre-ville. Tout dernièrement, une problématique qui dure depuis quelques années, celle de l’affichage « libre » sur le mobilier urbain, refaisait surface grâce à la coalition pour la libre expression (C.O.L.L.E.). Depuis deux ans, les membres de ce regroupement, individus et entreprises qui oeuvrent dans le domaine culturel, ont cumulé 215 000$ en constats d’infraction.

Alors, chers Montréalais… Si l’envie de jouer au saltimbanque du dimanche vous prend subitement, s’il vous passe par la tête de jouer au happening dans un parc ou encore de tapisser les poteaux avec vos dernières inspirations poétiques engagées, tenez-vous le pour dit : l’administration municipale semble avoir comme projet de faire de la ville un grand dortoir et si la tendance se maintient même la mauvaise herbe sera prochainement interdite.

Ces trois histoires reposent sur le même paradoxe : alors que d’un côté Montréal se drape du titre de métropole culturelle, qu’on n’hésite pas à vanter son foisonnement créatif et artistique, on semble pourtant tout faire pour miner les bases des inspirations pourtant nécessaires à de telles prétentions.

On aura beau planter des fontaines, des lampadaires et des projecteurs, refaire les trottoirs et imaginer des acrobaties architecturales, si toutes ces pirouettes n’impliquent pas, au premier chef, la nécessaire liberté de créer et de s’exprimer inhérente aux individus, on se retrouvera tôt ou tard (et plus tôt que tard si vous voulez mon avis) avec un bel emballage sans surprise à l’intérieur.

La culture, au sens large et profond du terme, c’est un écosystème où même les organismes laids et gluants, vers, parasites et champignons en tous genres, ont un rôle à jouer. Ce fameux boum boum boum qu’on entend jusqu’au petites heures de la nuit, ces affiches déchirées qui s’accumulent sur les poteaux, ces drôles de types qui se plantent des flûtes dans tous les trous du corps pour impressionner les passants et ces spectateurs éméchés qui sortent en riant un peu fort, tard dans la nuit, encore sonnés par la vibration des subwoofer… Tout cela fait partie du lot. Plus encore, c’est la base, le compost, le terreau et le terroir d’une vie culturelle riche.

Vouloir nettoyer tout ça, ça ne donnera pas une métropole culturelle… Ça donnera un sanatorium.

C’est pourtant ainsi que l’administration municipale, à force de permis et de réglementation semble entrevoir les choses. C’est la politique du dortoir : vos yeules, on dort. Au lieu de constater la richesse de cet écosystème et de se réjouir de la cohabitation de multiples espèces, elle procède à coup de constats d’infraction. Un peu comme un jardinier qui, trouvant des vers dans son jardin, arroserait son lopin de produits chimiques. Ceux qui dirigent cette ville devraient comprendre que c’est l’absence de bruit, d’affiches sur les poteaux et d’amuseurs publics qui serait inquiétante…

Pour en revenir à cette coalition pour la libre expression, qui a entrepris de faire comprendre à l’administration municipale qu’il valait mieux tenter d’encadrer que de proscrire l’affichage sauvage, elle semble tranquillement arriver à ses fins. Suite aux pressions de ses membres, la ville propose maintenant d’installer 500 modules d’affichage libre à quelques endroits qui restent à déterminer.

Il y a quelques semaines, j’étais de passage à Lausanne, ville où j’aime souvent retourner. C’est au hasard de mes promenades que cette problématique de l’affichage libre m’est revenue à l’esprit. En effet, à plusieurs endroits dans cette ville de 130 000 habitants, on retrouve des panneaux destinés à l’affichage libre. Il y en aurait près de 200 au total. Ces panneaux sont gratuits et ne peuvent être utilisés pour de l’affichage commercial (vente de produits).

À ces panneaux, il faut ajouter 600 autres emplacements, gratuits eux aussi, réservés aux organismes et institutions culturels accrédités par la municipalité…

Vous savez compter… 200 panneaux d’affichage libre à Lausanne pour 130 000 habitants, dans une ville qui vient tout juste de terminer son métro qui compte 28 stations… En terme de population, Lausanne pourrait se comparer à Sherbrooke.

Montréal : 1,6 million d’habitants, une bonne douzaine de CEGEP et d’écoles professionnelles, quatre grandes universités 68 stations de métro, des dizaines et des dizaines de bars et salles de spectacle, où convergent, à un moment ou à un autre, à peu près tout ce qui se fait comme créateurs au Québec…

500 modules d’affichage ? Vous rigolez ? Des panneaux semblables à ceux de Lausanne, il en faudrait au moins 10 par station de métro, à l’intérieur comme à l’extérieur, au moins une vingtaine sur chaque campus universitaires, il en faudrait une poignée dans tous les marchés publics, près de tous les CEGEP, sans compter tous les endroits piétons stratégiques.

Tout cela en sachant qu’il ne s’agirait là que d’une solution d’encadrement et que l’affichage sauvage sur le mobilier urbain ne pourra pas être totalement enrayé…

Tous ces problèmes de décibels, d’affiches et d’amuseurs publics, si tant est qu’on puisse parler de « problèmes », mériteraient sans doute d’être considérés ensemble. Le hic, c’est que les créateurs et les travailleurs culturels ont déjà pas mal de travail et sont le plus souvent peu enclins à se livrer à des quêtes bureaucratiques et administratives. Qui pourrait les blâmer ? Reste à espérer que d’éventuels élus municipaux seront plus sensibles à considérer la vie culturelle urbaine dans son ensemble, et non par la seule lorgnette du tourisme et du béton dans le quartier des spectacles.

Quoi qu’il en soit, sachez que le BangBang entend supporter toutes les initiatives visant à protéger l’écosystème culturel Montréalais.